samedi 3 juin 2017

12

Comme un poison je garde
au fond des placards ouverts
dans les tiroirs aux senteurs de cèdre
dans des coffres d'osier tressé
parfois sous un drap blanc de coton léger
ou sous une housse transparente
dans des boîtes à chapeaux
dans des coffrets laqués venus du Soleil Levant

je garde et ça me blesse à mort
dans cette pièce qu'est devenue mon monde
les restes de ce que ...

je garde et ça me blesse à vie
de mon monde réduit à cette loge
les oripeaux de mes échanges

ce n'est pas moi, ce sont
ces restes qui me gardent
en vie, en mémoire, en scène
en couleurs et lumières chaudes
et en sorties sous les roses
et sous les bravos de la salle

Comme une peau qu'on s'arrache
j'ai accroché sur ce cintre
la robe bleue que le peintre
délicatement détache
pour passer sur mon corps laiteux
son pinceau plongé dans  l'or vieux
Portrait sur corps ! et chantaient
des vierges nues allongées....

Je garde comme un poison
les preuves de mon passage
pas de mon passé mais bien
de mon présent qui trépasse

Sous la plume de l'éventail
je voilais à peine mon ventre
mes seins honteux qui sans faille
ramenaient les yeux en mon centre
Et si mes jambes couleur de neige
faisaient leur jeu de gazelle
mon bassin pleurait les arpèges
de l'accordéonniste frêle

Je conserve malgré moi
les bijoux, toc et verre et vrais diamants
dont m'ont payée certains clients
qui confondaient femme de l'art et corps de joie

Voici le voile soyeux sous lequel
dansa Salomé devant la tête,
portée sur un plateau, du prophète
sur un air de flûtes d'Israël
Les yeux noircis en serpents
je perçais les coeurs assis
des pharisiens voyeurs ravis
qui en avaient pour leur argent

Accumulation baroque
excessive et maladive
qui remplace dans le manque
les bornes de ma névrose.
Monceaux détestés d'ordures
à l'esthétisme précieux,
richesses vides de sens,
fausse souvenance en creux

J'ai remplacé la vie, ma vie,
par l'illusion d'une mémoire,
les mots doux par des non-dits,
l'amour vécu par des histoires,
l'étreinte folle par une folle
embrassade entre deux décors,
l'éclat du jour par un alcool
aux vapeurs tendre du remords.

Je sais que je mourrai noyée
étouffée par des étoffes et des velours
une boucle d'oreille au fond de la gorge
des ailes en carton pâte autour du cou
un boa de plumes serrant ma gorge

Ce sera un matin vierge
seule et paisible
la brise du matin blanc
me prendra la main

Sur un accord de tierce
mineure et majeure à la fois
je chanterai une dernière phrase
à travers la fenêtre ouverte

Je sais que je finirai
quand ma voix se finira
ce filet qui à peine sifflera
dans cet air si frais.


lundi 29 mai 2017

11

A la prochaine pluie, murmurait le roseau,
j'écarterai mes feuilles et boirai davantage
A la saison prochaine, répondit le corbeau ,
je changerai de nid, de branche, de ramage.

Quand les neiges fondront, dit le renard blanc,
je partirai chercher renarde plus belle.
A la marée montante je reprendrai la mer,
dit la seiche assoiffée échouée sur le banc

A la rentrée de septembre, reprenait l'écolière,
il y aura dans la classe tant de garçons nouveaux
que je serai princesse ou reine du plus beau

Moi seul, assis sous le vieux chêne austère,
et le chêne au-dessus qui me servait d'ombrelle,
savions qu'il n'y aurait pas de floraison nouvelle.

samedi 27 mai 2017

10

En attendant la date, en attendant
l'instant nacré de notre union
je vais accompagnant le temps
comme l'horloge du salon
accompagne chaque seconde
de l'âme blanchie pour qui compte
seul le retour de ses enfants

L'attente est souffrance  et l'attente est joie
amère expérience sucrée
Moi, l'athée, je comprends la foi
et m'incline face au sacré,
je vis dans ma chair avec toi
ce que tant d'autres pour la Croix,
pour le Ciel, la Patrie, la Paix.

Et je t'attends et je sais et j'embrasse l'espoir
comme le communiste sait
qu'il viendra, viendra le grand soir
sauveur de toute Humanité.
Comme l'on prie, vois-tu, je conte
sur des syllabes les minutes
sur des rimes les heures rondes.





mercredi 24 mai 2017

9

Y a pas d'aller sans retour
pas de voilier sans partance
pas de geste sans discours
ni cause sans conséquence

Pas de matin sans le soir
pas d'étoiles sans ciel noir
pas de chagrin sans espoir
ni cause sans conséquence

Pas de livre sans ses pages
pas de vol sans étalage
pas de palier sans étage
ni cause sans conséquence

Pas d'amour sans larme amère
pas plus que de paix sans guerre
pas de riches sans misère
ni cause sans conséquence

Pas de risque sans profit
pas d'hier sans aujourd'hui
liberté sans connaissance
ni cause sans conséquence

Pas de lutte sans dégâts
de victoire sans combat
pas d'étreintes sans les bras
ni conquête sans trépas

Mais il y a quoi qu'on en pense
des fautes sans remontrances
des désirs sans délivrance
des mots doux morts de silence

A t'aimer comme je t'aime
toi ma brune, toi ma France,
je ne trouve ni problème
ni cause ni conséquence

(A Paul Fort, Maître)



8

J'aurais dû le prévoir et cacher dans ma manche
un as de pique, un roi, une tête en couleurs!
Mais je faisais alors un bout d'apprentissage...
A douze ans, qui connaît les règles de son coeur?

J'ai commencé naïf, montrant carte après carte,
sans penser à compter les atouts ni les points.
Je livrai tout mon jeu, full, brelan, quinte, quarte...
L'autre pensait en face, à tort, que je bluffais.

Quand il ne me resta dans la main que le vide,
que j'eus mis tout mon sang en vrac sur le tapis,
l'autre étendit ses mains et prit toutes mes cartes

Puis en fit un château, scellé d'air et de vent:
en occupe un étage, et ne veut que j'en parte
mais ne veut pas non plus que j'habite dedans.


lundi 22 mai 2017

7

J'étouffe. Une main
large, implacable, énorme,
serre de l'intérieur
ma bouche contre mon coeur.

Je ne peux respirer. L'effort
de mes épaules pour s'ouvrir
me ramène au bocal
où le petit poisson rouge
convulsait entre deux eaux.

Un filet d'air, ténu et fragile,
se fraye un passage humide
et maintient dans l'espoir
mes poumons résignés.

Avant de suffoquer, avant
de sentir que le feu de mes bronches
me fait sombrer dans un délire étrange
je convoque mes forces et m'impose
une lente et dernière inspiration
qui me sauve.

Les larmes aux paupières
la rage dans les yeux
les reins exténués
le crâne tambourinant
je reprends vie, sachant
que la prochaine attaque sera
plus dure encore. Et pourtant...

Le ventre blanc, lisse, luisant,
flottait à la surface d'une eau claire et filtrée.
Dans le fond, quelques billes,
un faux coffre en plastique,
des flocons rouges et verts nageant
attendent que le poisson
orange et déjà plus trop rouge
les gobe goulu. Mais non.
Le ventre flottait. Mais le dos
pointait inerte vers le fond,
vers les billes et le coffre.
Le bocal était propre.
Le poisson n'était plus.

La fenêtre est ouverte et moi
je ne sais plus si je suis à l'extérieur
ou dedans le bocal. J'inspire
avec la crainte d'éveiller,
de l'air qui me traverse,
une nouvelle attaque.  Je ferme
les yeux, le front, la conscience,
advienne que pourra.

samedi 20 mai 2017

6

Un de ces matins clairs où la pensée s'égaie
dès l'ouverture au jour des yeux bien reposés,
où le rideau, pareil à la voile, faseye
quand le cap et le vent n'ont pas jeté les dés.

Un de ces jours joyeux promis à qui s'essaye
au bonheur du soleil sur la peau d'un bébé,
loin des noires pensées, des questions de la veille,
et bien loin du fantôme hantant notre passé.

C'était un jour nouveau d'une nouvelle vie,
saluée dans les pins par des chants, par des cris
d'oiseaux inconsistants et d'écureuils mutins.

Un jour parfait pour voir, cerise sur la tarte,
d'un petit courant d'air le beau château de cartes
s'écrouler vide et plat, mauvais coup du destin.


jeudi 18 mai 2017

5

Je n'avais pas de chat
J'avais une amie.
J'ai perdu mon amie.
J'ai dû garder son chat.

Il me réclame à boire
je lui donne à manger.
Il me chauffe les pieds
si je l'attends le soir.

J'y suis tant attachée...
Parfois de ses yeux verts
il plante dans mon âme
des souvenirs marbrés.

Mais il arrive assez
que miaulant de colère
mon amie me réclame
le droit d'être oubliée.

4

Il m'a fallu du temps, des heures, du courage,
des coups de poing au coeur, des larmes, des mots durs,
des écorchures vives, des bleus bien davantage,
pour retrouver le goût oublié de l'air pur.

L'air propre et net, naïf comme un bonjour d'enfant
qui remplit le poumon sans arracher la gorge
le souffle sans accroche, sans poussière irritant
les cents vaisseaux vitaux maintenant ce vieux corps. Je

me suis essoufflée à courir hors d'haleine,
j'ai craché sur le sol les morves de ma peine
en retenant les joies, les rires,  les bons mots.

Il m'a fallu laisser, sur le bord du chemin,
tant de choses si chères, tant d'amours si certains...
Mais sentir inspirer ma poitrine à nouveau !

mercredi 17 mai 2017

3

Le ciel était ailleurs et j'ai bu dans le vent
une gorgée de menthe aux poussières de poivre;
des turbans sahéliens essuyaient mon front moite
et Tombouctou la Sainte arrivait en volant

sur un tapis de Perse hérité d'un grand roi.
C'était l'Afrique rouge, entre Nil et Rabat
les oasis, le sable, enfin le Sahara,
qui faisaient le grand saut et s'avançaient vers moi.

J'entendis les youyous des femmes, le concert
des tambourins fêtant mariage ou naissance,
l'onde brutale et claire : une explosion de joie...

Quelle tempête étrange, ou quel sort de la mer
a porté le désert jusqu'à ma porte en France
et teinté d'ocres secs le vernis de mes bois?

mardi 16 mai 2017

2

Je suis assise à peine vive
plutôt assoupie que lasse
sur le fauteuil en osier

La fenêtre est grande ouverte;
un blanc voile blanc danse
entre le monde et mes yeux

L'air qui pénètre par vagues
est doux, tamisé, si doux
qu'il semble porter des ondes

L'air, il se courbe en frôlant
le voilage aux mailles claires,
se met à ramper discret

puis me baise les pieds nus
me rafraîchit les chevilles
et se perd entre mes cuisses

Mes boucles dorées qui pendent
sur mes épaules lourdes
chatouillent mon mi-sommeil

L'air joue à cache-cache
avec ma peau. Mes cheveux
longs se prêtent au jeu.

Mon épiderme se dresse
comme en milliards de tétons
que je laisse s'amuser.

Yeux mi-clos, à peine vive,
sans l'avoir prémédité,
lasse plutôt que lascive.


lundi 15 mai 2017

1

Il se peut qu'un jour quelques décérébrés
quelques mous de la rate rassurés par un titre
viennent t'apporter en format blanc A4
la preuve irréfutable et claire de mon décès.

Ils te diront peut-être le lieu, comment,
dans quelles circonstances, avec qui, depuis quand...
la loi, la science et les banques co-signeront
l'acte par lequel, vois-tu, je ne suis plus.

Peut-être même, comble de l'absurde,
ils te diront, ces ministres du rien,
qu'il te faut signer au bas d'un codicille

Réponds-leur amusée, qu'ils remballent leur preuves
et qu'avant d'avancer que mon nombre est bien clos
il apportent les preuves que j'étais vivant.



Ils te montreront alors sans doute des carnets,
des contrats, des dettes, des photos imprimées,
mes impôts, mes salaires, des PV oubliés,
des dossiers médicaux, des lettres retrouvées.

Ils seront fiers, ces sots, et d'un air satisfait
d'avoir fait leur travail, ils s'en iront ravis.
Laisse-les remettre leur manteau, et puis
demande-leur "mais au fait, c'était qui?"

Ils donneront, suspicieux, mon nom, mes dates,
des données que le temps et l'Etat ont inscrites
et qui font le portrait de celui que je fus.

"Son odeur," diras-tu, "sa voix, ses blagues idiotes?
son regard de rêveur? sa façon de marcher?
Trouverai-je cela dans vos fichus papiers?"



S'ils hésitent, balbutient, et ne peuvent répondre,
s'ils plongent dans les pages leurs yeux de scrutateurs,
s'ils te servent des phrases, s'ils froncent les sourcils
et ricanent moqueurs devant tant d'innocence,

rends-leur le document. Il n'a pas de valeur.
S'ils ne peuvent te dire qui je fus dans tant de jours
si l'acte de décès ne me ressemble pas
c'est que je vis encore. Que je suis encore là.

Sous quelle forme? Courant d'air ou chanson...
Qui me saura? je ne puis rien prévoir...
Viendra-t-on me chercher? Et pour quelle raison?

Après avoir marché, couru, nagé, vogué,
je siffle maintenant, n'en déplaise à certains,
des chansonnettes roses dans cet air si frais.